Le premier tour des élections législatives ce dimanche 30 juin ramène le vote à une question simple : veut-on une majorité RN au Parlement le 7 juillet prochain et, par conséquent, un gouvernement d’extrême-droite ? Après le bon score de la liste de Raphaël Glucksmann aux élections européennes, un nouveau rapport de force se dessinait à gauche. La dissolution de l’Assemblée nationale a gelé cette opportunité de recomposition politique et placé les Français devant les choix contraints d’une élection décidée à l’ombre du score dominant du Rassemblement national.
Le 30 juin, un vote sous pression
Les calculs politiques sur les effets d’une cohabitation entre le Président et le parti de Marine Le Pen ne doivent pas se fonder sur l‘expérience des cohabitations passées, que ce soit sous François Mitterrand et sous Jacques Chirac. Jean-Louis Missika et Thierry Pech défendent l’idée que nous aurions aujourd’hui affaire à une cohabitation d’un nouveau type dont les effets politiques seraient très différents.
Pour le géographe Jacques Lévy, ces élections sont l’occasion de confirmer une nouvelle tripartition politique française dont il avait décrit dès 2022 les lignes de force. Considérant le clivage gauche/droite dépassé, il analyse les forces en présence selon une nouvelle répartition entre progressistes, conservateurs et réactionnaires. En débat avec cette position, Thierry Pech relève dans sa réponse que le choix soumis aux électeurs est contraint par le système électoral. On ne peut en effet sous-estimer la contrainte qu’exerce le mode de scrutin majoritaire à deux tours. L’alliance à gauche du Nouveau Front Populaire ne résulte pas de choix idéologiques mais plutôt d’un rapprochement imposé par les règles du jeu majoritaire.
C’est pourquoi, on peut contester l’idée avancée par le Président de la République pour justifier la dissolution, que le vote produira une « clarification ». Au contraire, défend Marc-Olivier Padis, le Président est lui-même responsable de la confusion politique actuelle, en refusant la logique de coalition que son absence de majorité parlementaire lui imposait et en jetant le pays dans un vote inattendu, dans des délais qui ne permettent pas une vraie délibération politique.
On peut craindre que le choix d’une élection aussi rapprochée d’une victoire du RN aux élections européennes ne bénéficie d’abord à l’extrême droite. Il est d’autant plus urgent d’analyser le contenu du programme du RN dont les conséquences concrètes vont bien au-delà des discours lénifiants tenus par le candidat Jordan Bardella dans les médias.
Ainsi, quand on examine les projets de loi et amendements défendus par le RN au Parlement depuis 2022, on découvre des mesures qui ne sont pas exposées dans son programme. A propos du monde du travail, Alexandre Durain montre ainsi que les députés du RN ont tenté d’exclure les étrangers extra-européens de l’assurance chômage, des élections professionnelles et des instances représentatives des entreprises. Alors même que le RN dénonce sans cesse le supposé refus de s’intégrer de nombreux immigrés, ces mesures auraient frappé celles et ceux qui s’intègrent justement par le travail, paient des impôts et cotisations et contribuent à l’effort productif de la nation.
De la même manière, à propos des questions de sécurité, Marc-Olivier Padis interroge ce que pourrait signifier concrètement deux mesures phares du programme du RN : le « renforcement » de la protection fonctionnelle des agents publics ainsi que l’instauration d’une « présomption de légitime défense » pour les forces de l’ordre. Loin d’apporter davantage de sécurité, la mise en cause de textes actuellement reconnus et protecteurs risqueraient de dégrader les relations police-population en cas de victoire du RN et de créer du désordre.
Il est d’autant plus important de décrire les mesures concrètes prévues, ou cachées, du programme du RN que celui-ci impose depuis plusieurs années un récit de sa progression « inéluctable ». François-Xavier Demoures analyse ici le fonctionnement de ce récit, son développement, sa diffusion dans les médias classiques et sa force d’entrainement sur les forces de droite traditionnelles. Une analyse qui aide à comprendre l’artifice de la présentation d’une progression « irrésistible » et mieux la déjouer.
NOS ARTICLES DE LA SEMAINE
#Européennes2024
Pays-Bas : les difficultés internes d’un pilier européen
Tour d’Europe des élections. Malgré la présence d’importantes figures européennes, comme l’ancien vice-Président de la commission européenne, Frans Timmermans, les questions de politique interne, marquées par la difficile formation d’un gouvernement de coalition avec l’extrême droite, ont dominé la campagne européenne.
#LégislativesAnticipées
Cette obscure clarification politique
Lors de sa conférence de presse du 12 juin, le Président de la République a justifié le choix de la dissolution de l’Assemblée nationale par la nécessité d’opérer une « clarification politique ». Or, celle-ci n’aura pas lieu et ne peut pas avoir lieu parce que le Président a escamoté les conditions de la délibération préalable à toute clarification.
#LégislativesAnticipées
La tripartition politique française
Quel est l’enjeu des prochaines élections législatives ? Il s’agit de savoir si les partis nous contraignent à un retour à un ancien clivage gauche/droite dépassé ou si les électeurs peuvent clarifier le nouveau découpage idéologique correspondant aux enjeux de notre temps. Ce découpage qui oppose les progressistes aux conservateurs et aux réactionnaires a commencé à se mettre en place depuis 2017 et devrait à nouveau se vérifier dans le prochain vote des Français.
#LégislativesAnticipées
Alliances politiques et modes de scrutin
La clarification idéologique que Jacques Lévy appelle de ses vœux aura-t-elle lieu les 30 juin et 7 juillet prochains ? Pour Jacques Lévy, l’obstacle principal à la recomposition nécessaire de la scène politique tient au manque de lucidité ou de courage des responsables d’appareils politiques qui se trompent d’alliance. Mais il sous-estime ici la force contraignante de notre mode de scrutin, qui contribue puissamment à organiser les rapprochements politiques. En outre, le parallèle entre extrêmes, qu’il tient pour évident, doit tenir compte des rapports de force, qui rendent aujourd’hui prédominant le péril de l’extrême droite.
#ExtrêmeDroite
La progression de l’extrême droite : une prophétie autoréalisatrice ?
Pourquoi la progression de l’extrême-droite est-elle regardée avec une forme de fatalisme ? Malgré de très nombreuses études, il semble toujours difficile d’expliquer pourquoi les idées du Rassemblement national s’imposent aussi massivement dans le débat public. Il ne suffit pas de dire que le message anti-démocratique du RN répond à une attente des Français car ceux-ci restent fermement attachés aux valeurs démocratiques, d’ouverture et de tolérance. Une autre manière d’envisager la question se dessine alors : celle de savoir comment les récits anti-démocratiques se sont imposés et par qui ils ont été imposés, jusqu’à devenir dominants, c’est-à-dire à la fois omniprésents, invisibles et difficiles à remettre en cause.
LES RAPPORTS TERRA NOVA DE LA SEMAINE
Les étrangers dans l’entreprise : les pensées cachées du RN
Par Alexandre Durain
Les non-dits de la sécurité selon le RN
Par Marc-Olivier Padis
Retrouvez-nous sur Twitter, Facebook et LinkedIn
La Grande Conversation est la revue intellectuelle et politique de Terra Nova
À travers des publications, des analyses, des articles, nous donnons la parole à la contradiction et à la diversité des points de vue sur les défis du moment.
