Triple malaise - La Lettre de La Grande Conversation de Terra Nova

2 au 6 février

Trois maux hexagonaux, trop souvent invoqués de manière fataliste comme des traits nationaux aussi anciens qu’incurables : le malaise territorial, la souffrance du monde agricole, le mal-être au travail. Trois sujets distincts, mais qui renvoient à des non-dits persistants, à des débats régulièrement étouffés, à des routines institutionnelles devenues pesantes. Trois chantiers, aussi, que l’on peine à investir pleinement, alors même qu’ils conditionnent la capacité à redonner des perspectives collectives.

L’ÉDITO

Triple malaise

Entre la fin du laborieux débat budgétaire et les prochaines élections municipales, le gouvernement entend ainsi « relancer » une stratégie d’aménagement du territoire, avec à l’horizon un « nouvel acte de décentralisation ». L’initiative surprend. Elle émane d’un gouvernement privé de majorité parlementaire, qui n’a reçu aucun mandat explicite lors des dernières élections législatives pour ouvrir un chantier d’une telle ampleur, supposant en outre un large consensus politique aujourd’hui hors de portée. Surtout, comme le montre le géographe Martin Vanier, un projet une nouvelle fois piloté par un État centralisateur se heurte inévitablement à des écueils historiques bien documentés. Pourquoi, dès lors, cette passion nationale pour un débat à la fois répétitif et décevant ? Faut-il y voir la quête toujours recommencée d’une alchimie improbable : un État qui prétend se mettre à l’écoute des territoires tout en réaffirmant, simultanément, sa capacité d’action ?

Le malaise agricole, tout aussi récurrent, a quant à lui pris une ampleur nouvelle ces derniers mois. Concurrence internationale accrue, contraintes normatives européennes, dérèglement climatique, crises sanitaires, divisions et politisation des organisations représentatives : les facteurs de tension se cumulent et alimentent un mécontentement parfois explosif. Suzanne Gorge en restitue les éléments fondamentaux, au-delà d’épisodes trop souvent traités comme des incidents isolés. C’est bien la question de la pérennité de notre système productif agricole qui est en jeu. Comment, dans ces conditions, s’accorder sur un projet durable et partagé pour l’agriculture française, capable de répondre simultanément aux enjeux de revenu, de compétitivité, de transition écologique et de reconnaissance sociale du métier d’agriculteur ?

Le thème de la santé mentale au travail bénéficie, enfin, d’une attention accrue depuis les confinements. Les enquêtes se multiplient, aux résultats souvent alarmants, mais les pratiques professionnelles peinent à évoluer. Comme le soulignait un récent rapport de Terra Nova, c’est bien l’organisation même du travail qui doit être repensée pour lutter durablement contre le mal-être. Pourquoi ne pas s’inspirer, pour cela, de ce qui fonctionne ailleurs, par exemple en Suède ? Pierre de Villers montre comment les entreprises suédoises ont su construire des modèles managériaux, des cultures de l’innovation et des organisations du travail attentives au bien-être de leurs salariés, qui les rendent à la fois plus agiles, plus attractives et plus performantes. La santé mentale au travail ne relève pas de la seule psychologie individuelle : elle est un produit de la culture d’entreprise et, plus largement, de l’institution du travail.

LES ARTICLES DE LA SEMAINE

#Agriculture
Derrière la crise du Mercosur, l’impasse du modèle agricole français

Ces dernières années, les crises se succèdent dans le monde agricole. Dans le débat public, elles continuent trop souvent d’être appréhendées comme une série d’incidents isolés, appelant des réponses rapides et techniques. Une épidémie, une flambée des coûts, une sécheresse, un accord commercial contesté : aussitôt, le politique abandonne la hausse prévue de la taxe sur le carburant agricole, déploie une loi d’urgence, des aides exceptionnelles, une simplification administrative ou un ajustement réglementaire. Aujourd’hui, c’est l’accord avec le Mercosur qui cristallise les inquiétudes, concentre les colères et polarise le débat. Mais il n’est ni l’origine ni le cœur du problème. Ce qui est en jeu dépasse largement un accord commercial : c’est l’absence persistante d’un projet durable et partagé pour l’agriculture française, capable de répondre simultanément aux enjeux de revenu, de compétitivité, de transition écologique et de reconnaissance sociale du métier d’agriculteur. La colère agricole qui s’exprime depuis plusieurs mois n’est pas uniquement conjoncturelle. Elle dit autre chose, de plus structurel : l’épuisement d’un modèle agricole historique, fondé autour de la cellule familiale, soumis à une accumulation de chocs sanitaires, géopolitiques, démographiques, économiques et environnementaux. Dans ce contexte, le discours officiel oscille entre rhétorique guerrière et injonctions contradictoires : « guerre agricole », « puissance verte », agriculteurs érigés en soldats à qui l’on demanderait de produire toujours plus pour éviter que nos chaînes d’approvisionnement ne deviennent des chaînes d’asservissement aux grandes puissances. Mais produire plus, comment ? En augmentant la surface agricole utile et en diminuant les puits de carbone ? En recourant davantage aux engrais et aux produits phytosanitaires importés ? En reculant sur nos objectifs climatiques, alors même que l’agriculture est déjà confrontée à l’érosion des sols, au réchauffement climatique et à l’effondrement de la biodiversité qui participent à la stagnation des rendements? Ces questions restent sans réponse. Elles disent pourtant l’essentiel : le statu quo n’est plus tenable. En refusant de trancher collectivement la question du modèle agricole que nous voulons, qui serait réaliste dans le marché unique et le monde tel qu’il est, nous entretenons une impasse économique, écologique et sociale dont les agriculteurs paient aujourd’hui le prix.

#SantéMentale
Santé mentale au travail : en quoi l’expérience suédoise éclaire le débat français

La désignation de la santé mentale comme grande cause nationale pour 2025, puis sa reconduction pour 2026, marquent une étape importante dans la reconnaissance d’un malaise devenu structurel. La santé mentale apparaît désormais comme un révélateur du fonctionnement et de la gouvernance de nos organisations de travail au sein des entreprises. L’augmentation continue des arrêts pour troubles psychiques, la diffusion du burn-out et la perte d’engagement soulignent une réalité désormais bien documentée : le mal-être en France n’est plus marginal, il est systémique . D’ailleurs, les chiffres sont sans appel. La France figure aujourd’hui parmi les pays européens où l’engagement des salariés est le plus faible et la santé mentale la plus dégradée. Cela représente un coût économique colossal. Et si nous changions de regard ? Si nous acceptions de regarder du côté de pays qui ont abordé cette question plus tôt et plus en profondeur ?

#Aménagement
Aménagement du territoire : ne pas se tromper de rendez-vous

Dominique Faure a remis le 2 février à son successeur au ministère en charge des collectivités territoriales et de la ruralité, Françoise Gatel, le rapport sur « la relance de la stratégie nationale d’aménagement du territoire visant à définir des orientations prioritaires » que lui avait commandé François Rebsamen en mai dernier. A grands traits, ce rapport propose de produire une stratégie nationale d'aménagement du territoire dès 2026 à l'horizon 2035 et 2050.

LE RAPPORT DE LA SEMAINE

Série « Pour une refondation de la politique de logement »

Quel avenir pour les aides personnelles au logement ?

Par Jean Bosvieux

Les aides personnelles locatives représentent le premier poste de dépense de la politique du logement, entre 20 et 25 milliards par an. Le système des aides témoigne, par sa complexité, d’un empilement historique des règles d’attribution. Des mesures budgétaires visant à en limiter le coût, comme la Réduction de loyer de solidarité (RLS), n’ont fait que rendre le système plus illisible, alors que son rôle social reste essentiel, notamment pour les étudiants, les jeunes actifs et les jeunes ménages.

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